Afrique-RDC : L’épidémie d’Ebola continue à faire des ravages

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Pendant que les congolais votaient ce dimanche pour élire le successeur du président Joseph Kabila, le pays continue de mener un combat inédit contre le virus Ebola. Avec près de 600 malades et 303 morts, cette épidémie est la seconde plus meurtrière après celle qui a frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014. L’épidémie pourrait encore sévir au moins six mois, estime Peter Salama, responsable des situations de crise à l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

 

Un patient débarrassé du virus Ebola a été transféré d'un centre de traitement de Médecins sans frontières. Crédit John Wessels / Agence France-Presse - Getty Images
Un patient débarrassé du virus Ebola a été transféré d’un centre de traitement de Médecins sans frontières. Crédit John Wessels / Agence France-Presse – Getty Images

 

Une centaine de groupes armés

Car cette épidémie est particulière : c’est la première fois qu’elle touche une zone ravagée par les conflits armés. Les médecins et spécialistes qui travaillent dans cette région décrivent un territoire au bord de la guerre où des fusillades peuvent éclater à peu près n’importe où, pour des raisons inconnues.

C’est stressant”, reconnaît Anthony Bonhommeau, directeur du développement opérationnel pour l’organisation internationale non-gouvernementale (ONG) de santé ALIMA (Alliance for International Medical Action).

Vous travaillez toute la journée dans un centre de soins Ebola, et puis le soir vous rentrez à votre hôtel, et vous entendez des coups de feu la nuit. On propose un soutien psychologique à nos collaborateurs et ils peuvent faire une pause au bout de trois semaines.”

Un “complot étranger” pour tester des médicaments

Ces violences ont aussi interrompu le travail de l’agence américaine de santé publique, Centres, pour le contrôle et la prévention des maladies, où de nombreux médecins chevronnés ont une longue expérience d’Ebola. Il y a deux mois, le Département d’État a demandé à tous les employés du gouvernement américain de la région de rester à Kinshasa, la capitale située à près de 1 600 kilomètres.

Traumatisée, la population locale est un mélange d’habitants de la région auxquels sont venus s’ajouter quatre millions de personnes déplacées et 500 000 réfugiés étrangers. Ils parlent quantité de langues différentes et se méfient des étrangers, y compris du gouvernement, de l’armée et de la police.

Certains habitants pensent ainsi qu’Ebola n’est qu’un mythe ou croient qu’il s’agit d’un complot étranger pour tester des médicaments sur les Africains. Ils sont nombreux à juger le virus moins dangereux que d’autres menaces constantes comme le paludisme, le choléra, la faim et la violence.

 

Une étreinte avant de se rendre dans la zone rouge pour traiter les patients Ebola. Crédit John Wessels / Agence France-Presse - Getty Images
Une étreinte avant de se rendre dans la zone rouge pour traiter les patients Ebola. Crédit John Wessels / Agence France-Presse – Getty Images

 

“Coincés entre un marteau et plusieurs enclumes”

Pour obtenir la coopération de la population et mettre en place des dispositifs préventifs de base, comme la vaccination et la recherche des contacts, les équipes médicales offrent de la nourriture, des moustiquaires et divers biens – qui ne sont eux-mêmes pas faciles à acheminer sur des pistes en terre et des ponts effondrés.

Les habitants sont “coincés entre un marteau et plusieurs enclumes”, résume un spécialiste. Ils peuvent être pris pour cibles s’ils coopèrent avec des étrangers. En journée, l’armée congolaise – qui est elle-même accusée de nombreuses exactions – patrouille la région, ainsi que près de 15 000 casques bleus des Nations unies. La plupart de ces soldats de l’ONU viennent du Pakistan, d’Afrique du Sud, du Népal, du Malawi et d’ailleurs, et ne parlent ni français, ni les dialectes locaux.

Plusieurs experts affirment qu’en journée, on peut généralement se rendre sans crainte jusqu’à Beni et Butembo, les deux grands foyers d’infection du virus. La nuit, en revanche, la sécurité n’est pas assurée. Pour quelleque raison que ce soit, les violences sont particulièrement fréquentes durant les vendredis et samedis soir.

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Fusillades, coups et jets de pierre

L’armée congolaise et les casques bleus luttent ensemble contre les Forces démocratiques alliées (FDA), une milice djihadiste originaire de l’Ouganda voisine, et connue pour avoir kidnappé des enfants dans les villages pour en faire des soldats ou des esclaves sexuels.

De nombreux villages disposent en outre de leur propre Maï-Maï, terme générique désignant toutes sortes de milices d’autodéfense. Certaines ne veillent qu’à la sécurité de leurs terres, mais d’autres se transforment en bandes organisées pour voler du bétail et dépouiller les voyageurs.

Les Maï-Maï peuvent être paysans le jour et combattants la nuit. “Quand on arrive dans un village, on sait qu’on peut y trouver des combattants”, explique Axelle Ronsse, coordinatrice d’urgence pour l’ONGfrançaise Médecins sans frontières.

Des équipes itinérantes chargées de soigner des malades ou d’enterrer des morts ont reçu des coups et des pierres de la part des villageois à cause de rumeurs les accusant de vacciner les enfants de force ou de voler les corps pour pratiquer de la sorcellerie.

Avec ou sans escorte militaire ?

Plus grave, une attaque attribuée aux FDA a coûté la vie 21 civils et militaires à Beni en septembre. S’en est suivie une grève générale de quatre jours dans toute la région, qui a paralysé tous les services médicaux.

Le 16 novembre, une attaque présumée des FDA a également frappé le centre des casques bleus à Beni, situé entre le centre d’opération d’urgence Ebola et l’hôtel Okapi, où résident les travailleurs des Nations unies ainsi que des médecins de l’OMS. Un tir de mortier ou de roquette a atterri – sans exploser – sur la propriété de l’hôtel.

Chaque organisation respecte son propre couvre-feu, et opère sur une zone délimitée. Certains s’aventurent dans l’arrière-pays à condition d’être escortés par l’armée congolaise ou des casques bleus. D’autres, comme Médecins sans frontières, y vont sans escorte. L’idée d’offrir des soins avec des hommes en armes leur déplaît trop, sans compter que leur escorte peut être la première à ouvrir le feu, précise Ronsse.

 

Un agent de santé dans un centre de traitement Ebola à Bunia, en République démocratique du Congo. Les experts préviennent que l'épidémie pourrait durer encore au moins six mois en raison de violences sporadiques dans la région. Crédit Crédit John Wessels / Agence France-Presse - Getty Images
Un agent de santé dans un centre de traitement Ebola à Bunia, en République démocratique du Congo. Les experts préviennent que l’épidémie pourrait durer encore au moins six mois en raison de violences sporadiques dans la région. Crédit Crédit John Wessels / Agence France-Presse – Getty Images

 

Difficile traçabilité

La limitation des déplacements aggrave un autre problème. Les chaînes de transmission ne sont pas connues. Les centres de soin Ebola reçoivent de nombreux patients sans lien avec d’autres malades d’Ebola, et comptabilisent un nombre inhabituel de cas chez les bébés et les enfants.

Les médecins pensent que bon nombre de malades sont infectés lors d’un séjour dans des cliniques privées ou dans des centres gérés par des guérisseurs et autres rebouteux [le virus Ebola se propage par contact physique avec des fluides corporels infectés – sécrétions des muqueuses, salive, sueur, vomissures, matières fécales ou sang].

Des personnes venues pour un traitement contre le paludisme, la typhoïde ou un mal de dents se retrouvent dans un lit voisin d’un malade d’Ebola ou reçoivent une injection avec une seringue précédemment utilisée sur un malade d’Ebola. On ne sait rien des circonstances dans lesquelles ils ont contracté le virus et il est impossible de prévenir ou de suivre leurs proches.

Distribution de nourriture

Dans le climat de défiance actuel, les malades ne se rendent dans des centres de soins qu’en dernier recours, et souvent trop tard pour que les médicaments puissent faire effet. Presque tous néanmoins, reçoivent un des quatre traitements expérimentaux. Plus de 36 000 soignants et proches de malades ont été vaccinés.

Les distributions de nourriture permettent de faire venir les gens pour les vacciner ou procéder à la recherche des contacts, mais elles ont aussi leur inconvénient : les villages voisins qui ne reçoivent pas de colis alimentaires peuvent en éprouver du ressentiment. Le Programme alimentaire mondial (PAM) ne peut faire que des livraisons hebdomadaires alors que la recherche des contacts requiert normalement des visites quotidiennes.

Il est possible de recruter des locaux pour effectuer un suivi quotidien, mais il est difficile de savoir par téléphone s’ils le font correctement. “Nous devons trouver comment atteindre les populations dans les zones où nous ne pouvons pas aller”, conclut Ronsse.

 

Source : courrier international

Lire l’article orginal : THE NEW YORK TIMES

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